Handisport Le Mag'

LE SPORT SANS LES YEUX

 © G.Picout

La Fédération Française Handisport regroupe en son sein les personnes en situation de handicap visuel. Certaines disciplines comme le cécifoot, le torball ou le judo sont même uniquement pratiquées par ces sportifs atteints de déficience visuelle. Mais l’athlète Assia El Hannouni, le skipper Nicolas Vimont-Vicary ou encore le skieur Thomas Clarion ont démontré et démontrent que les personnes ayant un handicap visuel s’épanouissent dans des sports mixtes. Principalement attirées par la pratique loisir, les personnes touchées par ce type de pathologie apprécient également les activités natures et/ou extrêmes comme la plongée sous-marine et le canyoning…

Le sport facilite la reconstruction et/ou l’intégration des personnes en situation de handicap visuel. Même si Antoine Moreno, aveugle depuis sa majorité, en raison d’une rétinite pigmentaire, a renoncé à son rêve de piloter une Formule 1, il assure : « Pratiquer un sport développe la prise de conscience de son corps et de l’espace. La pratique sportive favorise l’autonomie. On gagne en confiance. C’est primordial pour le retour à une vie dite classique. »

Signature de la convention entre la FFH et la Fédération des Aveugles de France le 27 juin 2015

Julien Zéléla, directeur sportif du cécifoot et enseignant de musique à l’Institut National des Jeunes Aveugles renchérit : « Le sport engendre une mixité naturelle avec les valides et/ou les autres familles de handicap. Cela facilite l’intégration et permet de changer les regards et les mentalités sur les personnes en situation de handicap visuel. On est toujours plus riche de la connaissance des différences. »

La Fédération Française Handisport a d’ailleurs mis en place des compétitions ouvertes exclusivement aux jeunes déficients visuels. « Ce sont des critériums de torball, de natation et de tir à l’arc » souligne Charly Simo, bénévole à la FFH depuis 2009 et cadre technique en charge du développement de la pratique sportive chez les personnes déficientes visuelles depuis février 2015. « Une épreuve similaire de cécifoot est à l’étude ». Ces manifestations expliquent en partie l’augmentation du nombre de personnes en situation de handicap visuel licenciées à la FFH. Cette année, ils sont 2 250, soit 401 de plus qu’en 2012. Depuis cette saison-là, la progression est continue. Toutefois, seuls 22 d’entre eux ont le statut de haut niveau. « Il n’y a pas de relève », déplore la judokate Sandrine Aurières-Martinet, 33 ans et chef de file de l’équipe de France, et médaillée d’argent aux Jeux d’Athènes 2004. Avec le cycliste Fabrice Senmartin, champion du Km arrêté à Atlanta, l’équipe de France de cécifoot, vice-championne paralympique à Londres et surtout l’athlète Assia El Hannouni, sacrée à huit reprises aux Jeux, la reine tricolore des tatamis a contribué à mettre en lumière les sportifs déficients visuels.

La FFH entend accroître son ouverture à ce public en répondant à son goût pour la pratique loisir. Le lien tissé, via des conventions, avec les grandes associations traitant du handicap visuel (la Fédération des Aveugles de France, les Chiens Guides, L’Institut National des Jeunes Aveugles) vont dans ce sens. Concrètement, le poste de Charly Simo est financé par la FAF.

« Ma mission est de visiter les centres spécialisés afin d’aller à la rencontre de jeunes pour les inciter à pratiquer un sport et, s’ils en ont envie, de les orienter vers le haut niveau, développe cet entraîneur de cécifoot. Comme pour les personnes déficientes auditives, il est primordial d’avoir une politique de masse. Et il est préférable d’avoir quelqu’un de la maison pour faire avancer les choses. »

"On est toujours plus riches de la connaissance des différences”

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Assia El Hannouni, Jeux Paralympiques Londres 2012

Gérard Masson approuve : « Nous connaissions ce monde, mais nous le pratiquions mal. Aujourd’hui, nous vivons mieux ensemble. L’évolution des outils de communication (logiciel de synthèse vocale, applications informatiques…) a également accéléré le processus. »

DES SPORTS 100 % DV

La FFH abrite des disciplines dédiées uniquement aux déficients visuels. Le cécifoot, « véritable vitrine du mouvement depuis la médaille d’argent obtenue aux Jeux de Londres » (dixit David Labarre, capitaine de l’équipe de France) en est un exemple. On trouve aussi le torball ou le goalball, souvent pratiqués dans les centres spécialisés, sans oublier le judo. « Ces sports répondent bien aux problématiques des personnes en situation de handicap visuel car ils se pratiquent sur des aires de jeu aux dimensions fixes, où il est plus simple d’intégrer les repères indispensables à une pratique sûre et de qualité » explique Antoine Moreno. « La technique et les règles s’intègrent assez vite. Ces activités se déroulent dans des structures urbaines, donc généralement plus faciles d’accès. » Leur mise en place est également assez simple. Surtout pour le goalball, le torball et le judo. Les adaptations ne demandent pas d’efforts insurmontables. « Le judo est un sport de sensations », pose Sandrine Aurières-Martinet. « Que l’on voit ou pas, on a besoin de sentir la pression, les poussées et les tirées de l’adversaire. La seule différence avec les valides est que l’on prend la garde au départ. On n’a donc pas besoin du côté visuel pour attraper l’adversaire. »

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Sandrine Aurières-Martinet, Jeux Paralympiques Londres 2012

Ce simple aménagement du règlement permet aux judokas de s’entraîner avec des homologues valides. Cela gomme naturellement deux ressentis négatifs vécus fréquemment par les déficients visuels : le retard et la frustration. « Généralement, les personnes atteintes par des pathologies visuelles importantes ont un temps de retard. Elles doivent attendre l’indication d’un guide ou identifier à l’aide de repères leur environnement. Cela les oblige donc à aborder un espace avec davantage de prudence », prévient Charly Simo. « La frustration, elle, peut naître d’un éclat de rire lié à une situation qu’ils ne voient pas. Ils imaginent donc être victimes de moqueries. » Sur un tatami, pas de moquerie, ni de retard puisque les judokas sont immédiatement en contact direct. Au torball, les yeux des voyants sont couverts par un masque opaque pour les plonger dans l’obscurité. Ils doivent s’adapter à une condition qui n’est pas la leur au quotidien.

Les personnes atteintes de déficience visuelle sont donc totalement autonomes et pratiquent comme les valides. C’est l’une des forces de l’escrime « 100 % DV ». Les tireurs évoluent debout et les modifications sont infimes. « Les finales ne sont pas jouées sur des pistes podium pour éviter les chutes. Les assauts se tiennent sur des pistes en tissus métalliques pour limiter les blessures », dévoile Pascal Lepetit, responsable des déficients visuels au sein de la commission fédérale d’escrime. « D’un point de vue réglementaire, les arbitres exigent un contact de lame pour homologuer la touche. Cela limite les collisions entre tireurs. Certains utilisent des vestes renforcées en cas d’impact car ils ne voient pas arriver la pointe. Celle-ci doit d’ailleurs être dirigée vers le bas à chaque pause pour éviter qu’une lame n’aille dans le visage d’un tireur lorsque celui-ci retire son masque. »

Le cécifoot, lui, attire tous les amateurs de foot. « J’ai eu tout de suite l’impression de jouer au foot comme avec mes copains », assure David Labarre. « Le cécifoot est complètement identique au foot en salle. » La popularité de ce sport compense les difficultés d’un jeu plus complexe. Il s’agit en effet de se mouvoir sur un espace aux dimensions, certes, figées, mais par rapport à un ballon muni de grelots, en tenant compte des déplacements de ses équipiers et de ses adversaires. En France, les poteaux des buts sont couverts par une mousse pour éviter des chocs violents. Des barrières gonflables sont placées autour du terrain. « Cela permet aux novices de s’initier en toute sécurité », se réjouit le capitaine de l’équipe de France.

Les sports mixtes favorisent la dimension collective

Les déficients visuels s’épanouissent également dans des sports mixtes comme l’athlétisme, le cyclisme (en tandem), le ski ou encore la voile. Bien souvent, ils donnent une dimension collective à des sports individuels par excellence, via la présence du guide. « Cela divise les problèmes et multiplie le plaisir par deux », résume Julien Bourla, ancien guide du skieur Thomas Clarion (lire notre interview page 35).

Nicolas Vimont-Vicary, l’un des trois skippers du sonar tricolore insiste sur l’importance d’avoir un rôle établi. Victime d’une dégénérescence rétinienne depuis l’âge de 10 ans, le skipper de 53 ans est aveugle depuis qu’il en a 25. « Les gens qui nous entourent veulent toujours faire les choses à notre place. L’idéal est d’avoir une tâche bien précise », explique celui qui partage son embarcation avec Eric Flageul et Bruno Jourdren. « Sur le sonar, je suis l’équipier d’avant. Je m’occupe des réglages de la grand-voile. » La communication revêt une importance majeure. « Surtout que je fonctionne comme un voyant. Mon cerveau s’est imprégné d’images durant la moitié de ma vie. Il me les restitue. Mais parfois, ce que je visualise n’est pas du tout conforme à la réalité. Mes équipiers doivent donc me donner des informations sur l’environnement et le positionnement des bateaux. Même si le côté sensoriel est important en voile, un marin ne peut pas se fier à ses seules perceptions de non-voyant. Faute de quoi, il n’anticipe pas sa voile. »

Les activités de plein air favorisent l’anticipation et l’adaptabilité. Antoine Moreno est un amateur de course hors stade et de cross-country, deux disciplines où les terrains de jeu sont moins accessibles et moins réguliers qu’une piste d’athlé ou d’escrime. « Cela favorise la réciprocité avec les valides », éclaire ce sexagénaire, président du club d’athlétisme de l’Aspar Ivry-Vitry. « Les personnes en situation de handicap visuel doivent évoluer en milieu hostile pour s’habituer à des situations extrêmes où ils frôlent de réels dangers. Cela leur permet de se dépasser et dynamise la capacité à se forger, via des constructions mentales, des représentations très concrètes. »

La communication, la kinesthésie et la prise en compte de la qualité du sommeil seront des éléments à aborder absolument lors des formations réfléchies par la DTN (Direction Technique Nationale) avec les associations partenaires (FAF, Chiens Guides…). « Nous voulons mutualiser les expériences des éducateurs du goalball, du torball, ou du cécifoot, pour définir un socle commun destiné aux éducateurs sportifs désireux d’encadrer des déficients visuels », dévoile Charly Simo. « Nous espérons pouvoir proposer des sessions au cours du deuxième trimestre 2016. »

LES SPORTS EXTRÊMES, UNE PORTE D’ENTRÉE À EXPLOITER

Les sports extrêmes et/ou ludiques attirent aussi les plus jeunes déficients visuels. « Il ne faut pas faire de ce public des êtres à part », plaide Julien Zéléla. « Les jeunes DV ont les mêmes aspirations que n’importe quel ado. Ils aiment ces disciplines aux règlements moins rigides. Leur permettre de pratiquer dans un cadre fédéral est un moyen de leur ouvrir les portes du mouvement et d’évoluer d’égal à égal. C’est valorisant. » La FFH possède, via ses comités départementaux et régionaux, un vrai savoir-faire pour accompagner en toute sécurité ces publics dans la découverte de ces activités sportives. Antoine Moreno confirme : « La dynamique est commune. La FFH et de nombreuses associations dédiées aux déficients visuels s’assoient à une même table. L’ouverture initiée par André Auberger, le précédent président, et accentuée par Gérard Masson, trouve un écho positif. Il existe une spécificité dans la pratique des déficients visuels, mais nous ne sommes pas à côté. Être fédérés permet à la fois d’être entre nous et d’être réceptifs aux autres. » // J.Soyer

ZOOM SUR - L’IMPACT DES TROUBLES DU SOMMEIL

La régulation de l’horloge interne se fait grâce à la sécrétion de mélatonine par le cerveau. Chez les personnes atteintes de déficience visuelle, cette sécrétion est minime. Cela engendre donc des troubles importants du sommeil.

Les difficultés d’adaptation et les conséquences sur le quotidien sont étroitement liées aux conditions dans lesquelles les personnes concernées sont devenues déficientes visuelles. « Nous distinguons trois catégories, explique Charly Simo, cadre technique de la FFH : Les DV congénitaux ou les personnes souffrant de ce handicap depuis la naissance ; celles qui ont subi une déficience visuelle sévère ou totale assez jeunes (avant la majorité) et celles touchées après la majorité. » Les DV congénitaux ont assez peu de problème de sommeil. « Le soir, le cerveau envoie un stimulus pour indiquer qu’il est l’heure de se coucher. Le matin, il capte les rayons du soleil. Un déficient visuel touché dès la naissance a quand même une petite sécrétion de mélatonine, développe Charly Simo. Son système nerveux s’est habitué. » Les personnes ayant des troubles visuels sévères assez jeunes sont déphasées pendant six à douze mois généralement. « Ils ne reconnaissent ni la nuit, ni le jour. Le retour à une vie sociale favorise la régulation de l’horloge interne, argumente le cadre technique de la FFH, entraîneur de cécifoot depuis près de dix ans. Dans ce cas, il existe toujours une petite sécrétion de mélatonine. Le cerveau étant déjà régulé, il envoie les stimuli nécessaires. »

Les problèmes de sommeil sont souvent plus importants et plus longs chez les personnes dont le handicap visuel est intervenu à l’âge adulte. « La perte de repères est totale. Ils vivent la nuit et dorment le jour. Partager une vie sociale est très compliqué, voire impossible. Les personnes reviennent à l’état de nouveau-né. Il leur faut tout ré-apprendre, affirme Charly Simo. Or, pour y parvenir, il faut accepter son handicap. Ce n’est pas simple à cet âge-là. Il faut admettre de travailler et vivre avec de nouveaux outils (le braille, des applications informatiques, des logiciels vocaux comme Jaws). »

UN CAS PARTICULIER : LES PROTHÈSES

La mise en place des prothèses utilisées pour mettre fin à des douleurs intenses aux yeux, engendre des troubles conséquents sur le sommeil. Et ce peu importe, le moment de la vie où le handicap est intervenu. « Les prothèses nuisent à la création de mélatonine et l’absence des yeux empêche la captation des rayons du soleil. »

Le sommeil revêt donc une importance exponentielle chez les personnes atteintes de déficience visuelle. Le retour à une vie sociale est déterminant pour réguler l’horloge interne. Charly Simo a appris l’importance de se renseigner sur l’environnement des sportifs qu’il entraîne. La qualité de leur sommeil peut en effet être perturbée pendant de longues périodes. « Avant chaque entraînement, je demande à mes joueurs comment s’est passée la nuit. En insistant auprès de ceux qui ont plus régulièrement des troubles du sommeil. C’est primordial pour éviter les blessures. Pour un effort identique, la débauche d’énergie est multipliée par deux ou trois selon la fatigue. »

ENTRETIEN AVEC JULIEN ZÉLÉLA

Plongé dans le cécifoot depuis 1992, Julien Zéléla est directeur sportif de la discipline à la Fédération Française Handisport. Victime d’une maladie détectée à l’âge de 11 ans, le Martiniquais a perdu complètement la vue à l’âge de 16 ans. Ce cinquantenaire a débarqué en métropole quelques années plus tard, avec la volonté de faire de la musique son métier. « Un oncle m’a offert une guitare peu de temps après ma cécité totale, sans le savoir, il m’a redonné un but précis à atteindre car je me suis passionné pour la musique ». Il a ensuite intégré l’Institut National des Jeunes Aveugles à Paris pour y passer son bac de musique. Aujourd’hui, sa vie est rythmée par ses deux passions : la musique, qu’il enseigne dans ce même institut, et le cécifoot.

Comment accueillez-vous la convention signée fin juin entre la Fédération des Aveugles de France et Handisport ?

C’est un premier pas concret très important qui va favoriser l’entrée des déficients visuels dans le mouvement handisport. C’est primordial si la FFH veut s’appuyer sur ce public. Cette initiative doit être le point de départ d’une logique similaire. Il n’y a pas assez de connections entre le mouvement sportif et le mouvement associatif des déficients visuels. La FFH doit continuer à établir des liens étroits avec les grandes structures dédiées au handicap visuel, comme nous venons de le faire à travers la signature d’une convention avec la Fédération des Aveugles de France (FAF), mais aussi l’Institut National des Jeunes Aveugles (INJA), l’Association Valentin Haüy… Cela permettrait de placer le sport au même niveau que les autres disciplines, en termes d’apprentissage.

Pouvez-vous développer ?

Aujourd’hui, de nombreux aménagements sont prévus pour faciliter l’inclusion scolaire des enfants en situation de handicap visuel (aménagements horaires, accompagnement humain, soutien…). Prenons l’INJA par exemple où 50 % des pensionnaires sont en inclusion scolaire. C’est très bien, mais trop souvent, ils sont dispensés des cours d’éducation physique. De même, à l’INJA, le sport n’est pas une priorité. Au même titre que l’éducation musicale ou les travaux manuels, il est sous-considéré. Actuellement, trop peu de déficients visuels pratiquent une discipline sportive. Ils sont encore plus rares au plus haut niveau.

Quelles solutions préconisez-vous ?

Il faudrait réfléchir à la mise en place de créneaux spécifiques dédiés à l’éducation sportive. Par exemple, profiter des plages libres du mercredi après-midi pour proposer des activités sportives encadrées par des membres de la Fédération Française Handisport. Elle dispose des compétences et du savoir-faire pour former et accompagner ce public dans la pratique sportive. C’est une nécessité si l’on veut découvrir de nouveaux champions comme Assia El Hannouni.

Quelles barrières faut-il faire tomber pour avancer ?

Il faut se détacher du passé. Au début des années 80, des personnes ont voulu créer une fédération sportive des déficients visuels. Le Ministère des Sports a mis son véto, privilégiant le regroupement au sein de la FFH. Certains ne l’ont pas digéré. Or, il est déterminant de travailler ensemble et de profiter des nombreux dispositifs mis en place par la FFH pour intégrer pleinement les déficients visuels. // Propos recueillis par J.Soyer

© D.Lelann

Julien Zelela lors de la rencontre entre l’équipe de France de cécifoot et les Girondins de Bordeaux en 2012

GUIDER, C’EST PARTAGER

©B.Loyseau

Thomas Clarion et son ancien guide Julien Bourla, médaillés de bronze aux Jeux Paralympiques de Sotchi 2014 en 10 km skating et relais, médaillés d’argent aux championnats du Monde 2015 sur 20 km skating et champions du Monde avec les Bleus en relais la même année, ont placé le ski nordique handisport français sous le feu des projecteurs. Ils dévoilent les clés de la réussite de ce duo, formé en 2010 et qui s’est séparé à l’issue des mondiaux 2015. Julien Bourla, pour raisons familiales, ne pouvait plus s’investir autant qu’il le souhaitait. Néanmoins, il est désormais le partenaire d’entraînement d’Anthony Chalençon.

©B.Loyseau

Thomas Clarion, 33 ans, malvoyant de naissance et aveugle depuis l’âge de 22 ans :

« Skier avec un guide n’est pas très différent de skier seul. Toutefois, on est très concentré sur le guidage. Au niveau de l’attention, les déplacements prennent le dessus sur le reste. L’aspect auditif est primordial car le guide est muni d’un micro pour nous transmettre les informations : position des adversaires, déroulé de la piste. Il est très important de trouver la bonne distance. Guider est inné. Ça ne s’apprend pas. Naturellement, Julien a su se mettre à ma place pour me transmettre des indications pertinentes. Avec les heures d’entraînement, on peaufine un grand nombre de réglages, on progresse, on trouve les bons rythmes. Notre complicité s’est développée via des activités différentes du ski : des sorties à vélo, en kayak, des footings. Cela lui a permis de mieux cerner mes attentes et de mieux anticiper mes comportements. La confiance doit être entière et ces moments de vie commune y contribuent. Cette pratique permet de transformer le ski, un sport individuel par excellence, en une aventure collective très forte. »

Julien Bourla, 27 ans, ex guide de Thomas :

« Le ski de fond est un sport individuel, or on a la chance de le pratiquer à deux. Guider revient à partager un moment de sport, mais c’est également une grande responsabilité. Il me fallait assurer la sécurité de Thomas par rapport à la piste et aux autres concurrents. Il faut trouver le bon compromis pour alerter, sans alarmer. Sauf en cas de danger imprévu. Le cri doit être exceptionnel. Sinon, le guidé perd confiance et ne mesure plus l’urgence de la situation. Je me souviens de quelques dépassements délicats… Il m’a fallu agir un peu comme un gorille pour dégager l’espace et bien me faire entendre. Parfois, Thomas avait tendance à suivre les conseils du guide du duo que l’on dépassait. Ma responsabilité était aussi de ne pas être un facteur limitant de sa performance. Aussi, je me préparais comme je le faisais pour une épreuve à laquelle je participais à titre individuel. Tous les jours, il y a une remise en question. Mais au long de ces cinq saisons, le plaisir a toujours été présent. Le sien, le mien. Les médailles mondiales et paralympiques ont été la récompense de cette fabuleuse entente. À Sotchi, je me souviens que sur le 10 km skating, il y avait une forte descente, avec un virage montant sur la gauche et sur sol gelé, à passer quatre fois. Nous y sommes toujours parvenus en conservant notre vitesse, environ 55 km/h. C’était une grande réussite et le symbole de la confiance qu’il m’accordait. Une confiance réciproque qui dépasse le cadre du sport… Thomas est le parrain de mon fils. » // Propos recueillis par J.Soyer