Handisport du bout du monde
À près de 17 000 kilomètres de la France métropolitaine, vit l’antenne la plus lointaine de la métropole Handisport, la Ligue calédonienne. Avec une densité de 14 habitants par km2, au beau milieu de l’océan Pacifique, la Nouvelle-Calédonie est en effet plus proche du continent australien que de l’hexagone. Créée en 1986, l’antenne qui regroupe handisport et sport adapté comptait, vingt ans plus tard, moins de 100 licenciés. Aujourd’hui, elle en dénombre 460, avec pour objectif de dépasser les 500 licenciés d’ici la fin d’année 2018. Résumer la richesse sportive de la Calédonie à ses lanceurs serait bien trop restrictif, l’ile que l’on surnomme « Le caillou » est une terre fertile en diversité. Dossier réalisé par Marie Mainguy
La ligue Handisport Nouvelle Calédonie a été créée en 1986. José Marques, actuellement président de la Ligue était présent : « Je crois avoir été le premier à créer un club handisport-valide sur l’Ile, le « Handi Club Calédonie », à l’époque il n’y avait même pas de sections différentes, elles ont été créées par la suite. »
Une île riche, mais isolée
« Ce qui nous coûte énormément ce sont les transports : avion, bateau… Tout est loin et tout est cher. » explique José Marques. « Il y a très peu de compétitions IPC. Si nous voulons une compétition, il faut sortir. Donc cela veut dire de gros budgets. Le plus proche pour nous c’est l’Australie. » De plus, il est parfois difficile de faire voyager certains athlètes, très attachés à leur lieu de vie. Pour obtenir les budgets nécessaires, plus que jamais, le réseau est important et sollicité : « Nous grattons à toutes les portes ! Le gouvernement de Nouvelle-Calédonie est très réceptif, les trois provinces (Province Sud, Province Ile, Province Nord) le sont également. Nous commençons aussi, tout doucement, à faire du mécénat. C’est le chat qui se mord la queue : nous obtenons des résultats si nous sortons. Mais pour avoir des résultats, il faut les budgets nécessaires pour sortir ! » Sur l’ensemble du territoire français en effet, les sportifs les plus titrés sont néo-calédoniens. « Nous sommes la preuve vivante qu’il est possible de s’entrainer et de gagner hors de la métropole. Nos sportifs restent auprès de leur famille, de leurs amis et performent au plus haut-niveau. C’est une particularité très locale. »
Organiser les compétitions à domicile
Chaque déplacement hors des îles étant particulièrement couteux, la Calédonie est soumise à une dynamique territoriale positive. Compétitions régionales, nationales, internationales il faut drainer les forces vives, faire connaître, savoir recevoir… Ainsi, chaque année, la ligue organise ses propres championnats d’athlétisme, le matin du premier jour, place au championnat Open avec les jeunes et les non licenciés. L’après-midi, c’est au tour du championnat Handisport de Calédonie avec l’élite, mélangé avec une compétition valide. Le lendemain, place au Meeting IPC, qui, chaque année, draine de nombreux athlètes étrangers de la zone Pacifique tels des Japonais ou des Australiens. Pour les jeunes, José Marqués et Pierre Fairbank ont mis en place à l’orée 2004 des « mini Jeux de l’avenir » sur le principe de l’inclusion.

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Nos sportifs restent auprès de leur famille, de leurs amis et performent au plus haut-niveau, c’est une particularité très locale.
"Nous sommes la preuve vivante qu’il est possible de s’entraîner et de gagner hors de la métropole."
Ainsi, chaque année, des enfants de CM2, encadrent des enfants de CLIS pour pratiquer du quad rugby, des parcours fauteuil... Par ailleurs, une fois par mois, la ligue organise des rencontres dans les centres, pour des jeunes ou des personnes accidentées de la vie dont le handicap est récent. Enfin, la ligue organise une académie des sports qui regroupe les élèves de collège. Les participants sont emmenés en stage, pour le tennis de table et la natation notamment. Ce système attire chaque fois de nouveaux licenciés.
Une pratique compétitive, mais pas que…
Actuellement, en compétition, la Ligue Calédonienne propose de l’athlétisme, du tennis de table, de la natation mais aussi du basket-fauteuil qui connaît un bel engouement, particulièrement dans le nord de l’île avec quatre clubs. En loisirs, elle propose également du tennis, de la voile, du handbike et du tandem (avec l’AVH), de la course d’orientation, du golf, ainsi que de la sarbacane, sans oublier les activités de lancers de précision. Sur l’île, il y a également beaucoup d’activités de loisirs telles que des raids comme la Trans-Calédonienne, organisée par la ligue d’athlétisme valide. La dernière étape est ouverte aux personnes handicapées et draine beaucoup de monde. Dans tous les cas, la collaboration avec les ligues et clubs valides est toujours de mise.
Faire connaître et recruter, jusque dans les tribus
L’état insulaire de la Nouvelle-Calédonie favorise la médiatisation et le bouche à oreille, des modes de communication largement plébiscités par la ligue. Dans des zones isolées, tels que les villages ou les tribus, le bouche à oreille est primordial. José Marques explique : « Le village est un concept européen. En Calédonie, beaucoup de personnes vivent en tribu, une tribu c’est un regroupement de trois ou quatre familles. Elle vit à l’extérieur du village, parfois à dix ou vingt kilomètres de la première commune, il n’y a pas de route pour y accéder. Il n’y pas de structure administrative hormis une petite école qui s’arrête au niveau CM1 ou CM2.
Pour poursuivre la scolarité, il faut aller au village. Beaucoup de nos sportifs sont issus de tribus. Comme ce n’est pas un lieu de passage, l’unique moyen de communication, c’est le bouche à oreille, par exemple : mon cousin m’a dit qu’on pouvait faire telle activité dans tel club… » Ici, les athlètes handisport sont considérés avant tout comme sportifs, le statut et la renommée de grands champions calédoniens tels que Pierre Fairbank, également éducateur sportif ou Thierry Cibone, encore athlète mais aussi entraineur au Pôle France sont connus dans toute la région. Ces deux personnalités locales et internationales réalisent un important travail de transmission : encadrement sportif, entrainement, témoignage dans des écoles… « Celui qui a la connaissance se doit de la partager. Celui qui est disponible se doit d’aider les autres. » explique José Marques. En Nouvelle-Calédonie, quand un athlète déficient visuel cherche un guide, les candidats se bousculent, ce n’est pas dévalorisant, au contraire, c’est une fierté !
Des spécificités culturelles
En Nouvelle-Calédonie, la cellule familiale est beaucoup plus large, il y a la famille, le clan. Ce sont les racines et les valeurs des néo-calédoniens, leur stabilité, leur identité. Il n’y a pas de mise à l’écart, pas de ghettos. Tout le monde est ensemble. José Marques qui a travaillé un temps comme représentant Usep pour la Nouvelle-Calédonie appuie : « Même au niveau scolaire, les classes spécialisées sont fréquentes, mais pas une obligation. Il n’y a pas de regard de travers. » Cette tolérance et cette inclusion systématique au groupe a aussi son revers : « Il n’y a aucune jalousie. C’est le groupe d’abord. Parfois, cela aboutit à des situations compliquées car il faut toujours régler les problèmes avec tout le groupe entier, jamais avec un seul individu. C’est le groupe sinon rien. »

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Avis d’expert

Collaboration avec le sport adapté
José Marqués est président de la Ligue Handisport Nouvelle Calédonie. Cet instituteur est devenu conseiller pédagogique en EPS, puis rattaché au gouvernement de Nouvelle-Calédonie comme conseiller pédagogique pour le territoire.Auparavant secrétaire général, vice-président, puis président de la Ligue d’athlétisme calédonienne valide jusqu’en 2015, il était également entraineur chez les valides, puis auprès d’athlètes handicapés. Il est désormais entraineur des athlètes debout et trésorier du Pôle France de Nouvelle-Calédonie : « La collaboration handisport- sport adapté ici, c’est une évidence. En athlétisme par exemple il y a un seul groupe d’entrainement, il n’y a pas de sectarisme. Quand j’ai pris la vice-présidence de la ligue en 2012, la majorité des dirigeants étaient issus du sport adapté, petit à petit, c’est en train de s’équilibrer. Tout le monde connaissant tout le monde, c’est naturel, nous sommes dans l’échange, la convivialité. Les clubs sont affiliés sport adapté ou handisport, comme en métropole. Pour le reste, tout n’est pas toujours aussi dissocié, ce qui n’est pas toujours évident à comprendre pour les métropolitains ou des personnes extérieures car nous ne rentrons pas dans les cases. Nous sommes peut-être moins à cheval sur l’administratif, mais nous sommes rapides, car nous fonctionnons très bien dans le rapport humain. »

Entretien avec Olivier Deniaud
Olivier Deniaud est le coordonnateur du Pôle France athlétisme Handisport de Nouméa, dont la structure a été officialisée en février dernier. C’est l’unique structure Pôle France, valide et handisport confondus existante à l’heure actuelle en Nouvelle-Calédonie/Wallis.
Pourquoi un pôle France athlétisme a-t-il été créé à Nouméa ?
La Nouvelle-Calédonie est une terre de lanceurs, pour les valides comme pour les personnes handicapées, il y a un réel potentiel physique au niveau de l’athlétisme. Nous avions envie d’officialiser une structure d’entrainement qui existait depuis quelques temps déjà, afin que je sois également détaché à 100% sur ce Pôle. Je suis entraineur d’athlétisme handisport depuis 1993, j’ai également été entraineur à la Fédération Française d’Athlétisme, à l’US Métro et au PUC, et professeur d’EPS jusqu’en 2006. J’ai quitté la métropole pour la Nouvelle Calédonie la même année, où je suis devenu cadre technique pour la ligue, mais plutôt orienté vers l’athlétisme. En arrivant à Nouméa, je connaissais déjà certains athlètes que j’avais connus en équipe de France, notamment Pierre Fairbank. J’en ai profité pour relancer certains qui avaient envie d’arrêter.
Pouvez-vous nous expliquer comment se compose le Pôle ?
Notre principale structure est le stade de Nouméa, qui est notre lieu de regroupement. L’ensemble des lanceurs et coureurs s’y entrainent. Cela créé une certaine convivialité, une dynamique. Tous les athlètes sélectionnés font partie des listes élite, sénior, espoirs, relève, partenaires d’entrainement. Nous comptons à l’heure actuelle, douze sportifs : Pierre Fairbank, Nicolas Brignone, Rose Welepa, Marcelin Walico, Rose Wandegou, Sylvain Bova et son guide Germain Haeweghene, Joanne Lhuillery, Gian Tronquet, Tony Falelavaki, Philippe Wahicko et Thierry Cibone, qui est athlète mais aussi coach. Nous cherchons avant tout à respecter la singularité des disciplines et des épreuves, mais aussi la singularité de l’athlète.
Comment s’organise la gestion de tous ces athlètes ?
Je suis très investi sur le Pôle, je donne parfois jusqu’à six entrainements en une journée. Mais attention, je ne suis pas tout seul, j’ai des assistants, des adjoints. Je coordonne et j’entraine, je suis team manager. À Nouméa, j’ai deux entraineurs assistants : José Marques, ancien président de la ligue d’athlétisme et Vincent Brignone, plutôt spécialisé sur la course fauteuil et père de l’athlète du même nom, Nicolas Brignone. Tous deux sont bénévoles, mais avant tout entraineurs. À Lifou, qui est une province des îles comptant 10 000 habitants, Thierry Cibone est en poste depuis cette année (emploi CNDS pour quatre ans), il développe le basket, le tennis de table et l’athlétisme.
Et la transmission ?
Depuis toujours, les athlètes seniors entrainent les plus jeunes. J’investis l’ensemble des sportifs du pole dans cette transmission. La transmission est une notion importante, sur l’ile, et je ne parle pas que de sport. Les anciens sont respectés ici, ils accompagnent les jeunes.
// Propos recueillis par M. Mainguy

© F.Pervillé
Pierre Fairbank et Olivier Deniaud lors des Championnats du Monde d’athlétisme IPC à Londres en juillet 2017
